The illustration to the right is not signed, but very likely drawn by Deous.


Dommage number 5, first trimester 1982
Interview with Claude Auclair

 
 

ENTRETIEN: CLAUDE AUCLAIR 

CLAUDE AUCLAIR EST NE LE 1ER MAI 1943, IL  DEBUTE COMME ILLUSTRATEUR EN 1967 POUR LES EDITIONS OPTA. IL ENTRE CHEZ PILOTE EN 1969, AVEC “JASON MULLER”. PUIS IL PASSE A TINTIN AVEC “LA SAGA DU GRIZZLI” (1971) ET “LES NAUFRAGES D’ARROYOKA” (1971). EN 1972, IL DESSINE POUR RECORD: “CATRIONA MAC KILLICAN”. ENFIN, EN 1973, IL DEBUTE LA SERIE “SIMON DU FLEUVE” QUI LE FERA CONNAITRE. A NOTER QUE LE PREMIER EPISODE: “LA BALLADE DE CHEVEUX ROUGES” A DONNE LIEU A UN PROCES AVEC LES EDITIONS GALLIMARD CAR AUCLAIR S’ETAIT INSPIRE DU ROMAN DE JEAN GIONO: “LE CHANT DU MONDE”. EN 1978, IL COLLABORE A “A SUIVRE” AVEC UN GRAND ROMAN EN BANDES DESSINEES (AVEC L’AIDE D’ALAIN DESCHAMPS): “BRAN RUZH”. 

Pour ceux qui ne te connaîtraient pas encore, peux-tu te présenter? 

Claude Auclair, 38 ans, quitte à 10 ans ses sabots et son marais breton pour venir s’installer à Nantes, n’a jamais pu se faire à la vie citadine, reste à tout jamais un paysan inadapté, revendique ce statut, hait Paris et ses chapelles politico-intellectuello-artistiques pour ce qu’elles ont tué, par rejet, d’énergies et de talents qui ne voulaient pas ou ne pouvaient pas se soumettre à leur système de pensée et pour l’irrespect (voir le mépris), la méconnaiscance quand ce n’est pas la haine et l’intolérance, pour tout ce qui leur est extérieur. On peut appeler cela aussi de la bêtise à l’état pur... ou de la névrose collective. Pour cela, se revendique d’autre part: BRETON, définitivement, culturellement et politiquement; sa devise est désormais: AN DIANAV A ROG A C’HANOUN (l’inconnu me dévore). 

Comment prends-tu ton rôle de raconteur d’histoires? 

Je prends mon rôle de raconteur d’histoires au sérieux, mais avec modestie, et le sens de mes responsabilités comme un artisan, comme un journaliste lucide.
Je pense que je n’invente rien, que j’ai un rôle de transmetteur, qu’à travers moi, puisque j’ai la chance de pouvoir m’exprimer, c’est la parole des miens qui doit être dite, de ceux qui ne l’ont pas eue, ou ne l’ont pas encore.
Je ne me considère pas comme un dessinateur au sens où il est entendu dans la profession, et encore moins comme un artiste. 

Pourqui avoir pris un scénariste pour “Bran Ruzh”? 

Pour “Bran Ruzh”, Alain Deschamps n’a pas eu un rôle de scénariste, mais de co-auteur et de compagnon de route. Si son rôle a été plus la mise en forme pour l’écriture des idées qui animaient leurs démarches, l’échange et l’intervention réciproque dans ce que produisaient l’un et l’autre a été constante pendant les cinq années qu’il a fallu pour mener à bien ce projet. Bien n’a été au hasard, tout a été débattu, pesé, avant d’être mis en place définitivement. 

La défense des peuples opprimés est un sujet qui te tient à coeur; déjà dans “Catriona Mac Killican”, une de tes premières BD, cela ce ressent. Peux-tu nous parler de ce problème et de cette BD? 

Refuser d’être étiqueté, ni “écologiste”, ni “chantre des minorités opprimées”, j’appartiens moi-même à une de ces minorités; il m’étaitdifficile de ne pas arriver un jour à en parler, et à la faire parler; mais il a fallu se dégager de tout un réseau de fils très diffus, que tous ceux qui ont cette conscience connaissent bien, dévalorisation de soi-même et de son patrimione culturel, difficulté à s’exprimer dans une langue qui n’est pas la sienne et qui ne correspond pas à son système de pensée, en un mot, de se dégager du “colonialisme”, car la “France”, entité fort contestable, est colonisée, patiemment, habilement, depuis la rédition de Vercingétorix, et sette colonisation continue, même à l’heure actuelle, les DOM-TOM sont là pour le prouver.
“Catriona Mac Killican” a fait partie de cette lente retrouvaille avec mon passé, passé celtique, car mes ancêtres nos ancêtres, pas si lointains d’ailleurs, les Gaulois, sont des Celtes, et que, même si vous avons perdu la langue, les structures mentales restent. Non seulement les Bretons sont d’origine celtique, mais aussi les Auvergnats (Arvernes), les Beaucerons (Carnutes), les Charentais (Santones), les Parisiens (Parisi) de l’Ile-de-France, sans parler de tous les autres; et hors des frontières actuelles: les Belges qui ont gardé leurs nom, et les Helvètes; en fait, toute l’Europe occidentale peut culturellement revendiquer un passé celtique. La liste serait longue, elle est à la mesure du travail d’occultation opéré au cours des siècles par les pouvoirs dominants en Europe.
Tous se référant au système gréco-romain, bien entendu; je me sens le frère des Irlandais, autant que les Belges, que les Bohémiens en Tchécoslovaquie, mais aussi des Indiens Méos d’Asie et d’autres à travers le monde. Si je ne me sens pas l’heritier de la pensée de César, par contre, je me sens l’heritier direct de Vercingétorix.
Donc “Catriona” avait été avec Jacques Acar (le scénariste) le début dúne prise de conscience et de son extériorisation: “Bran Ruzh” en est une étape fondamentale. Jacques Acar est mort depuis, et “Catriona” ne sera jamais terminé. J’ai mal connu Jacques, mais je peux dire que c’était un type extraordinaire! 

Le marais vendéen de ton enface t’a beaucoup marqué (il pleut beaucoup dans les BD d’Auclair), quand feras-tu une BD sur cette région? 

Il est dans mes projets de parler des Vendéens, plus particulièrement de mon marais, le marais breton. Il y a eu génocide (400 000 morts au moins en 4 ans, à cause des troupes de la grande révolution française, à mes yeux, seulement parisienne), à part les Cathares et les Camisards, jamais répression n’a jamais été aussi féroce sur ce territoire... et aussi traumatisante. Je connais actuellement de simples paysans du marais qui s’en souviennent et ne comprennent toujour pas. Ils ne défendaient pas le roi, c’était les nobles émigrés, mais le droit à la propriété qu’on leur avait interdit, le droit à vivre leurs croyances. Là aussi, la liste est longue et il y a des mensonges à dénoncer. 

Tu joues de la musique, de la cornemuse je crois, est-ce un besoin? Et pourquoi de la musique populaire? 

La musique populaire a toujours fait partie integral de ma vie, musique européenne ou extra-européenne. La cornemuse et ses bourdons, c’est la musique de l’espace, du vent, de la joie et de la tristesse, de la promiscuité viemort, de l’île merveilleuse d’Avallon, “paradis des Celtes”.
Les martyrs des H. Blocks en Irlande du Nord ont été prédédés par une cornemuse alors qu’on les menait en terre, de Bobby Sands en passant par Patsy O’Hara. C´est un instrument de paysans qu´on retrouve partout en Europe, même e4n Asie Mineure où c’est  un instrument de berger. 

A une époque, tu parlais d’abandonner la BD, qu’en est-il aujourd’hui? 

Ai-je jamais parlé d’abandonner la BD? Si cela était, je devais être malade ou j’avais abusé de la cervoise (bière)! Non, avoir la possibilité de s’exprimer avec un moyen qui échappe encore à certaines règles et n’est pas trop pollué par le fric et les influences, ce serait trop bête! Pour moi, la BD est à ses balbutiements, elle commence tout juste à sortir des historiettes pour s’intéresser à des sujets plus conséquents, ce serait de l’hérésie de la lâcher maintenant! 

Qu’en est-il de la reprise de “Simon du Fleuve”? 

Il n’y aura plus de “Simon du Fleuve”. C’etait une étape de ma vie, de mon évolution, la marque d’une époque aussi... les années 65-70.
Les choses ont évolué, il y en a d’autres à dire, plus urgentes. “Simon” n’est plus la plateforme pour cela, ce serair malhonnête de poursuivre. Et puis, il fait se remettre en question de temps en temps, c’est le seul moyen d’évoluer. 

Tu pensais faire une DB sur la Martinique; pourquoi? Verra-t-elle le jour? 

La BD sur la Martinigue va voir le jour à partir de l’année à venir, je ne pense pas qu’elle soit publiée avant un an et demi, deux ans.
Pourquoi cette histoire? Pour les mêmes raisons que tout ce que j’ai entrepris jusqu’à maintenant; parce que j’ai retrouvé aux Antilles les mêmes problèmes que j’ai connu en Bretange: déculturation, destabilisation de l’economie par des exodes massifs: 70% des terres cultivables appartenant aux “békés”, gros propriétaires terriens blancs qui tiennent toute l’économie, qui font de ces îles à touristes d’où spéculations immobilières...; toutes les forces vives sont en métropole, à l’usine; pour certaines jeunes femmes, obligation de faire le trottoir, comme cela fut le cas pour beaucoup de bretonnes à une époque. Comment ne pas être révolté quand on connaît la pudeur des Antillais société essentiellement rurale et que l’on voit les blancs se balader à poil sur leur plages, comme par hasard, ce sont les plus belles auxquelles ils n’ont plus accès; elles appartiennent au Méridien et autres PLM... merci, Monsieur Trigano!... Et puis, le mythe antillais, c’est autre chose que la “doudou” accorte et le grand nègre insouciant ne pensant qu’à danser et à faire la fête. Quand j’y suis allé, j’ai vu autre chose, senti autre chose et j’ai eu envie d’en parler. Et puis, ma compagne est Antillaise de Guadeloupe et les Antillais, à part une certaine bourgeoisie “blanchie”, n’ont guère accès à la parole. Enfin, beaucoup de raisons comme tu vois... 

L’épisode de “Simon du Fleuve”: “Maïlis” n’a pas été prépublié dans TINTIN France, Pourquoi? 

Je ne sais pas, problème d’éditeurs, d’auto-censure? Je sais qu’à l’époque, en France, cette histoire avait été jugée trop violente. 

Une édition pirate du premier “Simon”: “La Ballade de  Cheveux-Rouges” est parue tirée à 500 exemplaires, la reproduction est infecte et s’est vendue la bagatelle de 500 F., qu’en penses-tu? 

Il y a des escrocs partout, même dans notre profession. Si les lecteurs veulent se laisser escroquer, c’est leur problème. A mon niveau, je ne peux rien faire dans la mesure où ce sont des Belges qui ont pris cette initiative. 

Tu as illustré un livre pour adolescents de l’écrivain Pierre Pelot: quelles sont tes relations avec lui? 

Pelot est un vieux copain, bien que cela fasse longtemps que je ne sois pas allé lui rendre visite dans ses Vosges natales. Nos idées sont un peu communes, c’est vrai, mais il n’y a jamais eu collaboration... sauf il y a très longtemps pour un journal publicitaire dans les années 1969-70. 

Alors, à quand une BD de Auclair sur scénario de Pelot? 

Ce qu’écrit Pelot est sufisamment fort pour ne pas s’encombrer d’un énergumène comme moi!!! 

Quels sont tes projets en BD? 

Les projets? Continuer à dire ce qui me tient à coeur, comme j’ai toujours essayé de le faire. Raconter les gens, leurs rêves, leurs joies, leurs misères. Raconter ces gens qui ont fait ce que je suis, ces gens qui attendent qu’on parle d’eux et non pas ces énergumènes en mal de vedettarait, , de pouvoir et de fausses valeurs. Et puis, les institutions sont toujours à Paris et pour longtemps encore, j’en ai peur; le colonialisme n’est pas mort,
Alors!... 

Tu sembles également très marqués par la religion (voir l’épisode des “Pélerins”: “La Vierge Noire”), quelle est ta position sur les croyances diverses? 

Je suis marqué par le mysticisme de mon peuple. Je me revendiquerais comme chrétien, mais comme nous le sommes chez nous, de manière paîenne, et non comme le sont la majorité des gens, derrière ces noms que nous ont imposés les catholiques romains; il est d’autres visages, ceux de Lug, dieu solaire, Epona, la déesse cheval et d’autres. Si l’on savait, particulièrement en Bretagne, le nombre de saints qui etaient des païens et que l’Eglise a intronisés parce qu’elle ne pouvait pas combattre leur influence sur le peuple! Beau détournement!
Je refuse le catholicisme romain parce qu’il a aidé tous les pouvoirs ( et s’en est servi) pour sa propre conquête. Mais le plus grave est que cette Eglise romaine a cautionné, quand elle ne les a pas provogués, de nombreux génocides à travers le monde, qu’il ne faudrait pas oublier! Même chez nous, les moines guerriers ont quelques têtes coupées sur leur conscience, ainsi que certains bûchers. Pour moi, mysticisme ne veut pas dire secterisme mais morale et indépendance d’esprit. 

Dans le monde de la BD, ta série “Simon du Fleuve” fait référence écologique, qu’en penses-tu? 

J’ai évoqué le problème précédemment. Je ne crois pas que l’écologie soit systématiquement synonyme de retour aux champs. Trop souvent , on s’est “planté” en ayant cette démarche. Ce que j’ai tenté de dire à travers “Simon du Fleuve”, entre autres choses, c’est que si on ne vit pas avec en soi la conscience de la terre, sa sagesse mais aussi sa brutalité, alors l’humanité est fichue, elle se réserve un avenir concentrationnaire, en vivant sous cloche, ou un avenir régressif, où la barbarie sera épouvantable.
Quand on voit le film de l’eruption du mont St-Helène aux Etats-Unis, on devrait être plus humble et plus respectueux face à cette nature. Quand on sait l’usine à oxygène que l’on perd en détruisant la forêt amazonienne, qu’on connaît la surpopulation latente, doublé de la population galopante des mers, il y a de quoi frémir! Quand on ne sait plus respecter la nature, on ne sait plus respecter la vie et l’homme. Alors, celui-ci est en réel danger.